MONSTRUOSA - 29 minutes

Claire Marin
Nadège Renier



Agathe Cemin... screen test for MONSTRUOSA




MONSTRUOSA

Jay / Off :
C’est l’histoire d’un monstre, une mauvaise fille, un puits d’amertume et de haine…
Pourquoi avais-je passé cette petite annonce ?
Qu’est ce que j’attendais encore de la vie ?
Plus de deux ans avant, j’avais perdu une femme,
tout c’que j’aimais. Ma femme !
Ils parlaient tous de deuil, de faire le deuil… mais non, je n’pouvais me résoudre à cela, à cette absence que je n’acceptais pas.

Je n’arrivais plus à vivre, oui mais j’n’avais pas le courage d’en finir.
On m’a appelé de la réception, cette fille attendait que je l’invite à monter dans ma chambre.
Je vivais à l’hôtel maintenant, je n’avais plus de maison, je n’avais plus rien. J’avais tout vendu, de quoi tenir encore quelque temps.
Trois petits coups à ma porte, c’était elle… Monstruosa!
Il y avait quelque chose dans son visage… Vaguement quelque chose de cette femme que j’avais tant chéri.
Ca m ‘a troublé bien sûr, plus que je ne l’ai cru alors...
Beaucoup plus.
Je me souviens la première fois que j’ai touché ses mains, ses doigts noueux… La première fois que j’ai posé ses pieds de danseuse sur mes paumes, j’observai ses petits ongles courts, la texture de sa peau frôlant la mienne,
ça ne s’explique pas ce genre de choses n’est-ce pas ?
Alors oui, à la minute où elle entra dans la pièce, j’ai su que j’avais scellé un pacte avec le diable ou un vampire…
ou ce que vous voudrez… Monstruosa !!!
Ce que je n’savais pas en revanche c’est qu’il ne me restait plus que trois mois à vivre, et je n’peux même pas dire qu’il furent les plus beaux de mon existence.

Off: Vous voulez boire quelque chose ?
Monstruosa: Euh oui... Un verre d’eau... Vous avez… pétillante ?
O: Pourquoi vous êtes là ?
M: Bah! Pour l’annonce!
j’ai toujours voulu être… soumise! Normalement, une fille comme moi, à mon âge, elle devrait ...
O: Quel âge vous avez ?
M: 31 ans... elle devrait penser à avoir une vie… normale, des enfants, je sais pas, il y a tellement de solitude.... partout.
J’ai fait beaucoup de peine à quelqu’un, un homme, enfin …. Il s’est... tué, suicidé quoi! Je vous fais peur, hein!
Je l’ai quitté, je l’ai laissé comme ça du jour au lendemain.
J’ai vraiment été... c’est même pas moi qu’ai décidé... il voulait qu’on réfléchisse un peu… comme une merde, je l’ai laissé…
enfin pire que ça. Il y avait tellement d’amour entre nous, il m’avait prévenu avant de se pendre, il me disait:
« J’ai tellement de peine, tellement de peine ».
J’l’ai pas cru… je crois en rien, de toutes manières...
Toute ma vie je n’ai que pensé à moi… moi, moi, moi!
Il aimait bien joué à ça aussi, je veux dire, la domination, la soumission. Enfin, il hésitait, il savait pas trop, il était attiré, comme moi. Il était tout comme moi… tout comme moi.
J’ai toujours... enfin quand j’étais petite... ma famille était très sévère. Enfin mon père… en fait j’aimais bien ça...
Je vous explique un peu, quoi !
Parfois il se faisait un malin plaisir, devant tout l’monde hein, devant tout l’monde! J’me souviens très bien, il voulait que j’obéisse… En fait il m’humiliait quoi... Il m’engueulait devant toute la famille.
Ce pauvre connard, j’ai jamais eu aucun respect pour lui, mais au fond, j’aimais bien, ça arrivait souvent, oui souvent.
Je cherchais la merde, enfin la limite, jusqu’où je pouvais aller…
Jusqu’où on pouvait s’occuper de moi, c’est ça oui, j’ai toujours voulu qu’on s’occupe de moi...
Et en retournant dans ma chambre, soit je vomissais, soit je... enfin vous voyez... Je m’allongeais sur le lit, je me frottais en pensant à c’qui venait de se passer et j’étais… soulagée.

On peut fumer ?
J’ai des petits rêves. Des petites idées. Je suis… vide.
J’ai envie de rien.
J’ai vite compris va... très vite compris… Lui, il m’disait :
« Qu’est-ce qui t’fait jolie comme ça ?».
J'n’sais même pas ce que ça veut dire jolie.
Je veux dire… pour moi. Je le… vois… chez les autres. Je suis si… envieuse, jalouse de ce que je n’aurai jamais.
Le ventre là; le ventre fait mal. Et là !!!
Je lui envoyais des textos… « Tu es la meilleure chose qui m’est arrivé! » Putain! Détruire tout ce qui est joli!
Dans ma tête c’est pourri, dégueulasse, ça a jamais été… joli.
On regardait des films… pornos, je faisais la fille choquée, celle que ça insupporte de voir des choses pareilles, au fond ça me branchait trop. C’était les trucs les plus dégueulasses, les plus violents qui m’excitaient. Je lui choisissais les films, les filles, j’aime bien les filles, je le détestais de me faire réaliser que j’avais toujours mouillé pour des filles .
A la fin il était si fragile, il pleurait tout l’temps.
Bien sûr je n’l’ai pas cru. Bien sûr! Parce que… je suis incapable de ça, d’un truc pareil.
Grimper sur une chaise, accrocher une putain de corde au plafond…
Incapable de faire quoi que ce soit… Je préfèrais me plaindre. Prendre toute la place. Me plaindre. Prendre toute la putain d'place! Donne! Donne! Donne!
Donne moi encore! Pour moi. C’est pour moi!
Un jour… On jouait. J’avais les yeux bandés. J’étais allongée sur le sol, nue, et j’ai senti le liquide tout chaud sur mon corps, mon visage. Ça sentait le lait. C’était doux!
C’est un des plus beaux jours de ma vie, cette pisse tiède, chaude sur moi. C’est tout ce que je méritais. Enfin! Petit chien dans un coin. Voilà!
Mais pour ça. Pour accepter d’être rien, il faut… Accepter d’être rien pour devenir quelqu’un. Enfin je veux dire… Je sais pas...
A ce moment j’ai… j’ai compris que je l’aimais, que pour la première fois j’aimais quelqu’un. Qu’il y avait quelque chose entre nous, que je ne retrouverais peut-être jamais.
Et j’ai vu combien il m’aimait aussi… Et il fallait que je détruise ça. Il fallait! Ça aussi il fallait que je le détruise!
Je peux vous appartenir, je peux signer un contrat...
C’est c’que j’aurais dû faire avec lui... j’l’aimais tellement!
O: Pourquoi vous l’avez laissé alors?
M: Je sais pas, j’ai eu trente ans, j’avais encore rien fait d’intéressant, il était plus vieux que moi… mais bon, c’est même pas ça en fait. Il faisait peur parfois, il était très intense, imprévisible. Il vous poussait à tant de… vérité, c’est ça il fallait pas tricher avec lui, il donnait tout alors il fallait tout donner aussi…
En même temps, il était tellement doux, fin… le corps si fin.
Il avait quitté une famille pour moi...
Mais en même temps c’était un petit garçon,
je lui ai dit pas longtemps avant de partir: "T’es un p’tit garçon!".
C ’était… comme un miroir, c’était mon miroir.
C’était dur de me voir telle que j’suis, je me sens tellement laide à l’intérieur… tellement sale… et je… enfin… il me voyait belle… pure… il a tout fait pour me rendre… acceptable.
Parfois même j’étais heureuse, je veux dire, il me rendait heureuse… je riais, mais c’était jamais assez, putain, jamais assez, jamais assez!
O: Vous êtes prête à quoi ?
M: A tout!


Monstruosa / Off: “Non, papa, j’ai dormi chez maman,
oui j’y suis allée, c’était... cimetière Montparnasse.
Non ! Non j’m’en remettrai pas... jamais!
Non je t’en prie, tu peux pas dire une chose pareille…
Oui je pars… un peu… je sais pas… au revoir !

Monstruosa et la soumise:
M: T’es qui ?
S: Rien… rien…
M: Qu’est-ce tu fais là ?
S: J’aime cet homme, ne lui faites pas d’mal… J’ai entendu…
Il s’en fout de moi, je sais… Il s’en fout.
Il aime mes pieds, ils sont petits non ?
Il s’endort dessus parfois, il les pétrit… comme de la pâte, il les caresse, il les embrasse.
M: Tu le connais depuis longtemps ?
S: Depuis la mort de sa femme, enfin depuis sa disparition.
M: Il a une femme… morte.
S: Depuis que je suis ici, je revis. Vous n’pouvez pas comprendre. Personne ne peut comprendre un truc comme ça.
Depuis qu’il m’a frappé la première fois… Depuis cette première fois, il m’a frappé et c’était… comme un baiser, oui!
Il m’a demandé de lui faire la même chose, il voulait mourir, je l’ai presque tué tellement… j’y allais fort, et puis il demandait plus fort encore, plus fort!
Et puis j’ai vu ces lumières autour de nous, ces lueurs bleues, mauves, roses. C’était incroyable! Il m’a dit que j’étais sûrement un ange.
Depuis qu’elle n’est plus là, il n’arrive plus à dormir.
Mais quand il s’endort enfin, c’est lui l’ange. Cet homme ne connaît pas le mal! Non! Regardez ses yeux!
Un jour il m’a demandé de rester, j’ai accepté. J’attendais toute la journée parfois, là où il avait décidé que je sois, à ses ordres,
dans la position qu’il avait choisi aussi.
C’était… comme une méditation... Oui… Je faisais un voyage… dedans… à l’intérieur. Je revoyais ma misère,tout! Ma vie…
Je lui dois ce voyage, je suis bien avec lui.
Je l’entends aller, venir, pleurer souvent. Il pleure beaucoup.
Et puis… je guette ses pas, le moindre geste.
Je mouille, je suis trempée, tendue par le désir, tellement… Parfois toute une journée... Soudain il arrive, il frappe sans dire un mot.
J’ voudrais que ça dure toujours, que ça ne cesse jamais, je n’attends que ça, rien d’autre, rien!
Quand on sait d’où je viens …
Et puis je dors là sur le sol, s’il le veut, ou près de lui, comme il veut.
Il crie souvent la nuit, toutes les nuits en fait: "Non, non!".
Il m’a expliqué, c’est toujours le même rêve,
sa mort, sa naissance ??? J’ai pas bien compris!
Le matin il me commande un petit déjeuner de princesse, nous parlons, nous buvons du café… et puis soudain il se tait il ferme la porte, il ferme toutes les portes en fait!
Il me dit c’que je dois faire, pour nous le monde extérieur n’existe plus depuis longtemps, je l’entends téléphoner parfois, c’est toujours très bref, quelques mots, mais moi je n’ désire qu’une seule chose, qu’il me corrige comme la veille, plus fort si possible…
Et puis, il entre ses doigts en moi... C’est doux à l’intérieur... profond, il va loin… et je rêve que ça dure toujours, toujours.
Une seule fois nous sommes sorti ensemble, je l’ai attrapé par le bras, il a adoré ça, je l’ai senti, en fait il me l’a dit.
Et puis nous avons marché, marché... je crois qu’elle le tenait souvent aussi comme ça, qu’elle mettait les bras autour de son cou, qu’elle s’asseyait sur ses genoux...
Il se remettra jamais de son amour pour cette femme, jamais, je le sais. Mais là, comme je suis avec lui, ça me suffit, c’est déjà bien, enfin... c’est beaucoup… pour moi c’est beaucoup.
Qu’est-ce que vous voulez ?
M : Dégage, il est à moi! Et puis enlève ça d’abord, enlève ça!
Donne, donne, donne, dégage, dégage!!!


O: Elle s’était installée maintenant… Bien installée!
Depuis combien de temps?
Plusieurs semaines peut-être, je n’sais plus très bien.
Le temps dans cet hôtel aux murs verts passait, si lent, parfois presque immobile.
Je souffrais mais je n’apprenais rien, non, la souffrance ne nous apprend rien.
L’autre fille était partie, pourquoi ?
Il était trop tard pour se poser la question.
Je ne mangeais presque plus, l’argent allait commencer à manquer, elle était là, elle attendait.
Je n’avais pas envie de lui faire la conversation. Le temps qu’on perd dans une vie à faire la conversation, pour rien.
Elle attendait mes ordres, elle disait sans arrêt: « J’attends tes ordres! ». Mais dès que je lui demandais quelque chose, elle se rebellait, faisait le contraire.
Oh! elle a bien failli faire illusion quelques jours, elle lui ressemblait tellement! C’était troublant.
Elle avait cette même mâchoire un peu forte, cette maigreur androgyne, ce sourire d’enfant.
Je m’étais même imaginé un instant partir avec elle, sortir de ce trou, essayer quelque chose, autre chose, ailleurs, loin de toute cette peine qui pourrissait sa vie et la mienne…
Mais non bien sûr, je rêvais, c’était impossible!
En fait je n’l’avais vu sourire qu’une seule fois, c’est vrai elle ne souriait jamais.
Mais au fond il n’y avait pas de quoi sourire.
Son existence avait été un enfer, et maintenant, elle avait décidé, de faire, de la mienne, la même chose.
Elle m’avait dit qu’avant moi, elle ne parlait pas. Qu’elle restait silencieuse des semaines entières, que ce silence rendait fou tout l’monde. Un jour elle avait décidé de se taire.
Ce qu’elle avait vécu, le dire, même l’écrire, c’était la preuve que toute cette merde avait bien eu lieu.
Et elle ne voulait pas de ça, non.
Mais à moi elle s’était livrée, à moi elle avait tout déballé.
Pourquoi ?
De temps en temps, elle laissait traîner son revolver partout, et je jouais avec parfois.
L’arme était chargée. Elle avait bien sûr voulu que je la baise avec, enfin c’était ses mots: « Baise-moi, mets le dedans, plus fort, plus loin, allez tire! ».
Elle était malade, rien ne lui allait, rien ne la satisfaisait, rien, jamais n’avait grâce à ses yeux, et elle voulait tout savoir, de ma vie, de l’autre femme, tout, tout, raconte moi tout!
Et je la laissais me questionner… Epuisé, je ne dormais presque plus, et cette dernière nuit avait été particulièrement atroce,
ça n’était plus qu’un cauchemar continu.
Avant j’avais toujours trouvé émouvant de voir une journée commencer, le jour se lever, mais là non.
Avec elle, chaque matin était une promesse non tenue, un jour de plus… à ne rien faire.
Le peu de force qui me restait, avec elle je l’ai perdu.
Pourtant, c’est curieux, mais ce soir là pour la première fois, dans cette robe noire qu’elle ne quittait plus depuis notre première rencontre, je l’ai trouvé belle, oui, elle était devenue… belle…
Alors sans qu’elle le voit, j’attrapais l’arme dans son sac et je me dis que l’heure, allait bientôt sonner.
Que c’était le moment pour moi de rejoindre celle que j’aimais, je n’avais que trop tarder.
Monstruosa: Voilà on est tous les deux… on est bien, non?
Tu es content de moi? Je suis une bonne esclave? Je te sers bien, tu veux que j’ te suce comme ce matin... ça avait l’air bon non ?
Qu’est-ce que t’as ?
Je suis... Jalouse de tout, de tout l’monde... Contrariée, mon petit frère dit toujours : "T’es née contrariée".
Enfin lui aussi il est jaloux hein, on est tous jaloux dans la famille.
Tu dis rien ?
Je suis morte... en fait je suis morte à 13 ans... Ce mec… il m’a dit : "Ferme ta gueule ou j’te tue, t'entends???… alors j’l’ai laissé faire… j’veux dire, un bon bout d’temps hein...
Et puis ces accidents, ce suicide raté, mes parents à l’hôpital…
nom de Dieu ma vie… Ma vie... Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ?
Pourquoi tu me regardes comme ça ?
Où tu vas ?
Où tu vas ?


Nadège Renier twice !

EPIPHANY - 49 minutes

Claire Marin
Laurence Hein
Emmanuelle Grivelet-Sonier
Karin Bernfeld




Thérèse de Lisieux








The Song of Bernadette Jennifer Jones

EPIPHANY

Celle qui n’a pas de nom :

C’est arrivé très vite… Un malentendu ?
Non, bien sûr… ça existe pas les malentendus
Une erreur de jugement alors… Oui… C’est ça…
Une erreur de jugement.
Et Finalement quelque chose comme une trahison
On peut dire ça oui, une trahison, un pacte qu’on ne respecte pas,
un regard dans les yeux qu’on ne soutient plus et des horreurs qu’on débite à la chaîne, des mensonges qui deviennent la vérité, et la sensation tous les jours d’arriver au bout, aux extrémités de ce qu’on peut ressentir.
Mais sans jamais en voir la fin. Jamais !
« J’en vois pas la fin, chéri ! » Elle a de l’énergie la solitude, elle est en pleine forme.
Prête à s’installer et à prendre toute la place, comme une enfant docile, nourrie de frustration, de haine et d’orgueil.
C’est ça, c’est l’enfant que tu m’as laissé cette solitude…
Oh! j’vois du monde, il paraît qu’il faut voir du monde!
Ca me distrait, quoi! Cinq minutes! Après on rame! Qu’est-ce qu’on rame! Et quand tout l’monde s’en va c’est pire,
oui, les possibilités sont de plus en plus rares, non! Et ne m’dites pas que je suis trop sérieuse ou j’fais un malheur!
C’est ce que j’ai lu l’autre jour: « Le monde fait des promesses qu’il ne tient pas alors après les gens sont déçus ».
Oui! Donc… à quoi bon prétendre… prétendre que tout cela pourrait être léger, alors que la vie maintenant pèse une tonne, qu’il faut négocier chaque instant avec soi-même pour ne pas tomber,
que je flirte avec les p’tits cachets et les p’tits couteaux toutes les nuits parce que jamais sommeil, pas envie de fermer les yeux…
Pas besoin, pas envie de renoncer même et surtout quand j’entends partout:
« Laisse tomber, laisse tomber, renonce ! ».
Et personne pour entendre le bruit de ma chute, n’est-ce pas ? Personne.
Ca résonne, non!
J’en ai trop dit ? J’le sens, j’vous ennuie déjà… peut-être toi, Seigneur ?
Oh! tu es occupé, je vois ça, tu es comme eux:
« Liquidons cette affaire le plus vite possible
et passons à autre chose ! ». A quoi ?
« à autre chose ! »
A quoi ?
« à autre chose ! »
A quoi ???
Ca y est, tu es content je suis à g’noux, je n’ai plus rien. Où dois-je regarder maintenant ?
Où dois-je regarder Seigneur ? Où ? Je t’en supplie aide-moi! Je t’en supplie!
De toutes façons sans moi il ne pourra pas, il ne pourra pas, je l’sais
il entend je le sens, dis-moi qu’il entend Seigneur, dis le moi!
Je sais qu’il est là, Marion.
A me narguer, à épier mes plus p’tits gestes
Il est là, tranquille.
Quelque part au dessus de ce monde d’espions et de lâches.
A observer mes habitudes de folle, mon rituel de folle!
Il murmure : « Ca n’a pas d’ sens, ça n’a pas d’sens !!! », et j’deviens dingue je frappe les murs avec les poings… ça n’a pas d’sens.
Moi qui croyais aux signes, au pouvoir des mots, aux miracles
oui tu sais, Marion, ces pensées qu’on envoie et on reçoit la réponse comme ça
et ces gens qu’on rencontre dans la rue cinq fois, dix fois
moi qui croyais qu’il fallait à tout prix dire la vérité toujours
moi qui croyais qu’il y avait un sens à tout ça
que Dieu s’occupait de tout.
Et les amies, elles ont peur, les amies,
au début elles passaient m’voir, m’appelaient chaque jour
elles en disaient des conneries... Qu’est ce qu’elles en disaient comme conneries!
Alors je lui parle puisqu’il est là, je lui dis :
"Tu sais très bien que ça n'est pas ce qu’je veux"
je me regarde dans la glace, je le regarde
et je dis : « Ce n’est pas ce que j’veux
être comme ça, toute la journée ».
Parfois je m’allonge sur le sol, je rampe un peu comme une bête et puis j’enfile un pantalon, j’descends au Starbucks : « Café d’ la semaine, doughnut au chocolat »,
tous les jours, depuis six mois, la même chose.
Tous les jours! Personne me voit, personne me parle,
hier le type m’a dit comme ça : « Café d’la semaine, doughnut au chocolat ? ».
J’ai failli lui cracher à la gueule!

Marion : Qu’est-ce que tu veux à la fin ?
Celle qui n’a pas de nom : On a dénombré deux cent soixante douze lésions, fractures, ékymoses, sur la tête d’Eddie Cochran quand il est mort le dix sept avril 1960, il était bien installé sur le siège arrière du taxi, quand la voiture a quitté la route, il s’est précipité sur sa fiancée pour la protéger; il lui a sauvé la vie. Après il faisait de drôles de bruits avec sa bouche, du sang en coulait, y’avait du sang qui coulait d’ses oreilles aussi. Tu vois Marion, la pire chose qu’il m’ait dite c’est :
« Tu es forte, tu vas t’en sortir ».
Dieu nous abandonne!
Marion : Oui… enfin… Je sais pas… J’ m’en fous.
Je pense pas à Dieu tout l’temps moi,
tu fais chier avec Dieu
J’ai eu des malheurs dans ma p’tite vie,
mais quand j’te vois, j’ai envie de pleurer… j’ai envie de… merde!
Imaginer que notre amitié, l'amour que j’ai pour toi, depuis la petite école,
tous ces moments ensemble,
me dire que ça sert à rien,
que justement là, maintenant que tu as tant besoin de moi, j’peux rien pour toi.
J’le vois dans tes yeux, j’peux rien pour toi!
Tout c’que je vois dans tes yeux.
Je sais qu’tu penses que nous avoir toutes autour de toi ça sert à rien,
que tu es seule de toutes manières,
que tout ça c’est pour te distraire.
Je sais que tu veux autre chose et je sais c’que tu veux… le gros truc…
la grande musique… C’est ça! Hein!!! Tout ou rien!
C’est ça hein ?
Putain dis-moi… c’est ça hein!!!??
Et t’es prête à payer le prix n’est-ce pas ?
Le prix fort! A crever d’faim ou d’aut’chose.
Tu fais peur à voir et je s’rai jamais à la hauteur,
de ta peine, de ta demande. Jamais!
Et j’ai honte de ça et je n’veux pas que tu meures… Jamais!!
T’entends ? Ja-mais! Jamais!
Arrête, putain! Arrête!
Celle qui n’a pas de nom : C’est la mort que tu vois dans mes yeux
c’est la fin que tu vois,
ce s’ra joli la mort!
Tu m’as jamais aimé, avec lui on était armés pour ce monde,
t’es jalouse de c’que j’vis, de c’que j’ressens,
t’es jalouse de cet amour c’est trop grand, c’est trop fort pour toi.
Vous comprenez rien, ni toi, ni tes copines,
avec lui on était armés pour ce monde!
Elle récite le « Je Vous Salue Marie ».
Emmanuelle : Qu’est-ce qu’elle fait toute la journée ?
Marion : Elle prie… elle marche… de pièce en pièce, en culotte, en soutien gorge,
elle récite ces prières que j’connais pas,
elle mange plus, enfin presque rien,
des raisins secs, des biscuits.
Un jour j’suis restée à l’observer,
elle croyait que j’étais partie,
elle a dû fumer cinquante cigarettes.
Elle était là, le dos collé au mur,
elle pleurait, elle pleurait, elle s’arrêtait plus…
Elle parle de Marie tout l’temps,
Marie, Marie, Marie…
Viens à mon secours, aide-moi je t’en supplie. Aide-moi!
Emmanuelle : Si elle la voyait ?
Je veux dire la Vierge Marie,
si elle… apparaissait, tu crois qu’elle…
Marion : serait sauvée ??? Oui peut-être!
Putain… elle m’a toujours emmerdé avec ses airs supérieurs, ces leçons qu’elle donnait à tout l’monde… Marie!!!
A quinze ans elle ressemblait tellement à un garçon,
elle passait son temps toute seule dans son coin.
Mais elle s’en foutait, cette force qu’elle a toujours eu,une force.
Moi, j’étais son amie mais c’est comme si j’existais pas, j’étais là, mal dans ma peau
mon corps… j’en crevais… c’est comme si mon corps était… en trop… là.
Je savais jamais où me mettre.
Un jour on s’est embrassé mais c’était rien pour elle, juste pour voir comme ça.
Elle faisait tout comme ça, pour voir, comme si elle avait peur de rien,
« expérimenter » elle disait.
On s’retrouvait des fois on disait rien de toute une journée
on était ensemble, c’est tout, rien de spécial.
Ou alors on riait comme des andouilles pendant des heures,
mais je savais jamais ce qu’elle pensait… de moi
enfin… des choses.
En même temps avec l’enfance qu’elle a eu…
Elle s’est toujours caché derrière ça et puis elle écrivait tout l’temps,
pas un débile journal intime, non, une « œuvre »!
J’la connais pas en fait c’est tout, voilà!
A un moment, plus tard,
on est amie depuis le cm1 quand même,
elle a habité à deux pas d’chez moi.
J’la voyais jamais elle avait une « mission »,
c’est c’qu’elle disait! Au s’cours! Pauvre conne!
Lui, il était transparent; elle lui apprenait tout,
il fallait voir comment elle le regardait, comment elle le touchait...
Je n’pouvais pas m’empêcher d’être envieuse,
jalouse, de ça oui, de tout l’reste. Elle le voyait bien, elle en rajoutait,
elle avait tout; j’avais rien, l’histoire de ma vie.
Il a fait illusion un temps mais bon le pauvre, il était tellement pas comme elle l’imaginait
mais elle l’aimait c’est sûr, c’en était pathétique parfois,
elle mettait la barre très haut et lui… Tiens!
C’est un peu comme moi ça,
il comprenait rien à c’qu’elle disait.
Emmanuelle : Jamais ça t’est venue à l’esprit qu’elle pouvait saisir, écrire des choses qui te dépassent… ?
Marion : Tu m’prends pour une conne, c’est ça!
Il arrivait pas à suivre, c’est tout,
d’ailleurs personne n’arrivait plus à la suivre
et, lui, à la première occasion! Pfffttt… voilà!
Et cette idée de tout bazarder, de vivre dans ce trou
de garder trois livres ou je n’sais quoi, de porter ses vêtements à lui,
elle paie maintenant, elle paie
enfin, qu’est ce qu’j’peux faire de plus pour l’aider ?
Emmanuelle : Tu n’as rien fait pour elle depuis deux ans! Rien du tout, pas un geste!
C’est moi qui l’ai aidé à déménager.
Je n’suis pas sa « meilleure amie » moi!
Marion : Toi t’es une pièce rapportée, tu sais pas c’qu’y a entre nous! Elle se plaint tout l’temps, maintenant elle a besoin d’moi!
Emmanuelle :
Laisse là!!!! On va au bois ???

E: J’vois les choses du bon côté, oui… enfin… c’est ça, du… bon… côté.
J’crois en tout ce qui existe, dans mes seins qu’on r’garde sur la plage,
mes pieds dans l’herbe.
J’crois dans la mort qui fait signe quand elle vient nous chercher.
J’crois en l’oubli, oui, même si on n’oublie jamais.
Je crois en tous ces mondes différents.
Tous ces gens différents et tout l’monde pareil, finalement hein!
Je crois dans les souvenirs qui ne s’effacent pas, dans la parole des humains, même si les humains n’ont pas d’parole.
Je crois dans un bon cake qui sort du four. Avec des fruits confits, de la cannelle. Je crois dans la dissimulation, la lâcheté.
Oui je crois dans les pires choses,
lâche, lâche, minable, horrible!
Cache ça, cache!
J’crois dans la trahison, on est prêts à tout à certains moments non ?
pour si peu…
Quelle heure il est ?
Je suis en retard ?
J'crois pas au temps, le temps n’existe pas.
Le temps est… Comment dire ? Vertical !!!
Tak tak tak tak,
les choses s’empilent comme ça !
Et tout est là, en même temps! Au même instant! voilà!
Je crois que tout est toujours là, que rien n’disparaît.
Là toujours! Rien n’se perd jamais,
on tourne la tête simplement, hop, envolé.
Vo la ti li sé !!!
Et je crois tellement dans les rêves, Marion.
Marion : Que vos rêves soient de plus en plus beaux car tout deviendra réalité.*
Emmanuelle : Oui ! Oui, c’est ça, Marion, t’es trop forte!
Les prémonitions, la pluie!
Marion, t’as vu l’train ?
J’aime le soleil, mais je préfère la pluie.
J’adore la pluie, mes pieds mouillés dans la rosée…
Ils sont jolis mes pieds, non ?
Et les villes, les avenues,
les cigarettes qu’on allument, les théières qu’on boit et c’ qui est sale et qu’on nettoie,
et c’qui est propre et qu’on dégueulasse,
et la vérité j’y crois mais je crois dans le mensonge aussi.
Wow, un beau mensonge!
Et le mystère et la vengeance : « J’me vengerai du mal que tu m’as fait ». Oui j’y crois!
Et Johnny Cash, je crois en Johnny Cash!
« J’ai tué un homme à Reno, juste pour le voir mourir ».
Ce moment où l’autre va payer, il est trop tard pour réparer!
Ce moment du pur plaisir de la vengeance, pas de surprise non,
pas de consolation, pas de miracle.
Enfin… pas comme ils croient.
Aucun remède à notre misère… Dieu est plus fort que ça !
Et toi Marion, tu penses quoi ?
Marion : Que la vie est un cauchemar.

Celle qui n’a pas de nom : J’ fais des neuvaines…
tu sais c’que c’est ?
Emmanuelle : Oui
Celle qui n’a pas de nom : Ah bon!
E: Oui… des prières, des bougies allumées pendant neuf jours dédiées à une sainte, à un saint… pour obtenir une grâce.
Celle qui n’a pas de nom : Oui… oui! Une grâce…
Ste Thérèse, Ste Rita, St Expédit, St Joseph.
Prières pour les causes désespérées, oraisons…
Emmanuelle ça veut dire Dieu est avec nous non ?
E: Oui, oui
Celle qui n’a pas de nom : Je fais des listes aussi, des énumérations,
les lieux, les choses qu’on mangeait, où on allait, les goûters, les…
J’aimais tout finalement.
Quand il descendait en bas, quand j’étais sur lui aussi… le corps…
Même les moments ratés, tu sais ces soirées ratées, les cinémas, les week-ends, j’me souviens de tous ces trucs ratés même ça c’était beau… c’était… une vie!!!
Une grande vie pour moi… avec plein de choses à venir aussi!
Comment j’ai pu me tromper à ce point ?
Enfin… y'a des malheurs plus grands, tu crois pas ?
E: Tu écris, non ?
Celle qui n’a pas de nom : Oui…oui, comme ce petit garçon à l’école qu’est rev’nu après la récréation, un crayon planté dans la bouche, la maîtresse a tiré un grand coup.
Du sang partout…
E: Alors écris…
T’as bien fait de changer d’endroit.
Celle qui n’a pas de nom : Je pense souvent à mourir, j’ai honte.
E: Tu veux vraiment ?
Si tu veux vraiment mourir alors meurs!
Moi je sens que… Il n’y a rien que tu n’puisses faire, que tu n’puisses accomplir.
Oui ça je l’sais mais si tu veux vraiment mourir, alors meurs, ou disparais.
Le monde n’a rien à t’apprendre que tu ne saches déjà. Laisse les autres! Il faut toujours qu’ils la ramènent les autres. Les vides, les creux, les jaloux, les femmes sans jambes, les aveugles, les vieux, les jeunes. Laisse les à leur histoire.
Tu as la tienne!
Il ne r’viendra pas ou plutôt si, il reviendra peut-être mais tu ne voudras plus de lui.
C’est toi qui as fabriqué tout ça avec lui ce qu’il a fait, comme il l’a fait.
Tout ça c’est la preuve qu’il n’était pas ton égal dans l’amour, dans le voyage que tu croyais faire avec lui.
Et ça, ça te rend presque encore plus triste que son absence, non ? Cette erreur énorme qu’il a été dans ta vie. Cette illusion, ce qu’il t’a donné ou fait semblant de te donner et qu’il t’a repris.
Tu ne guériras jamais! Pourquoi te raconter des salades ? Ils t’en ont tous raconté des salades hein!
Celle qui n’a pas de nom : Comment je vais faire pour croire quelqu’un maintenant ?
E : Tu l’attendras toujours!
Avant il était à un seul endroit, avec toi, maintenant il est partout.
C’est comme ça, ça n’a pas de sens, n’en cherche pas, tu perdrais ton temps.
Meurs, vis, écris, pars, reste, pleure, crie, écoute…
Si tu prêtes l’oreille même les pierres parleront.*

*

Vivre haut! Vivre fait peur, non ?
Et une fois passé l’acte de bravoure de se débarrasser de toi, que lui reste t’il ?
Crois-moi tu seras toujours au-dessus de son épaule et s’il est devenu un fantôme pour toi,
tu es maintenant dans sa vie un spectre bien plus embarrassant encore et il te regrette,
si seulement tu savais comme il te regrette!
An image of JL Godard's "Hail Mary".I didn't see the movie before
i directed "Epiphany" and it seems so close to Claire and certain
images from my film.It's so...very strange as i love so much Godard's work !